Pendant que la majorité des Canadiens surveillent leurs dépenses, certains membres de l’élite institutionnelle profitent des leurs. Bienvenue dans le monde feutré des sénateurs.
Récemment, on apprenait que la sénatrice indépendante de Rigaud, Amina Gerba, s’est envolée à deux reprises à Vancouver pour apprendre l’anglais.
En première classe, avec son mari, aux frais des contribuables : 22 000 $, hôtel et transport compris.
Déjà là, j’ai sourcillé. À Ottawa, disons que ce n’est pas l’occasion qui manque pour pratiquer l’anglais. Entre les institutions publiques et les organismes privés, les cours abondent. Était-ce vraiment nécessaire de traverser le pays — avec le mari — aux frais de la princesse ?
Ces escapades s’ajoutent aux révélations de Radio-Canada, en juin dernier : quinze sénateurs en « tournée de familiarisation » en Alberta, arrêts au Stampede de Calgary et au lac Louise, conjoints inclus.
Une chroniqueuse rappelait, la semaine dernière, que ce sont les règles financières du Sénat qu’il faudrait blâmer, pas les individus. Mais quand le plat de bonbons est offert, difficile d’y résister.
Et quand la sénatrice Gerba justifie son voyage en invoquant :
« Ces déplacements constituent non seulement une occasion de perfectionner mon anglais et de mieux comprendre les réalités et enjeux des différentes provinces, mais également une manière d’enrichir ma perspective culturelle et de découvrir la diversité qui fait la richesse de notre pays. »
…on se dit que ce genre d’explication ouvre la porte à toutes les fantaisies, tous les voyages et tous les événements de serrages de main.
Ces non-élus — qu’ils se disent indépendants ou non — votent la plupart du temps dans le sens du gouvernement en place, sans jamais devoir rendre de comptes à la population.
Pendant ce temps, les budgets du Sénat dépassent 120 millions $ par an (crédits 2024-2025). Et depuis les scandales Duffy, Wallin et Harb, au début des années 2010, on a bien vu la faiblesse des mécanismes de contrôle.
Depuis le cas Gerba, le Sénat a resserré certaines règles, interdisant désormais le remboursement des cours de langue pour les conjoints et limitant ces déplacements. Une réaction tardive, née du scandale même qu’il aurait dû prévenir depuis longtemps.
Comme le résumait la revue Policy Options :
« Long regarded by many as illegitimate, undemocratic and ineffective, the Senate remains resistant to meaningful reform. » (2015)
— Senate Reform: The Good, the Bad and the Unconstitutional” (2015)
Je n’ai donc pas versé une larme en découvrant, sur Parlinfo, que le salaire de base d’un sénateur atteint 184 800 $ en 2025 — sans compter les généreuses allocations pour logement, déplacements et bureaux.
Ajoutez un titre ou une fonction, et la paie grimpe encore.
Être sénateur ou sénatrice, c’est prestigieux dans les cocktails ou sur un plateau de télé.
Mais cela n’exige ni élection, ni reddition de comptes.
Avec une moyenne d’âge qui dépasse 67 ans, on comprend peut-être mieux l’enthousiasme pour les voyages de groupe, conjoints compris.
En somme, le Sénat canadien demeure une chambre utile pour ceux qu’elle abrite, mais difficilement défendable pour ceux qu’elle prétend représenter. À vrai dire, ils et elles ne représentent personne.
« An appointed body with jurisdiction over laws passed by our elected body sounds like an anachronism. »
— Americas Quarterly, “The Canadian Senate: Legitimacy Is the Issue” (2013)
L’histoire tranchera : réforme sincère ou simple changement de nappes dans le salon des heureux dépensiers ? Mon scepticisme, lui, reste intact.


Laisser un commentaire