Dans une autre vie, j’ai eu une amie fonctionnaire avec qui j’ai fait les cent coups. Tout y passait : nos histoires, nos appartements, nos rêves. Un Noël où j’étais seule et le cœur en miettes, Céline m’a invitée chez ses parents. Artiste déguisée en fonctionnaire, son appartement sentait le varsol et la peinture à l’huile. Elle avait les plus beaux yeux du monde : un vert cristallin.
Les années ont filé. J’ai changé d’emploi et, comme souvent, nous nous sommes perdues de vue.
Un jour, au centre-ville de Montréal, j’attendais à la caisse d’un commerce. La femme devant moi se retourne pour sortir. C’est elle. Je n’ai pas eu le temps d’articuler un bonjour : elle avait déjà franchi la porte, sans un mot.
Tristesse et perplexité. Avais-je tant changé pour qu’elle ne me reconnaisse pas ?
Margot
Un bel après-midi d’été, je monte dans un autobus. Quelques sièges plus loin, j’aperçois une ancienne collègue d’une petite équipe où les rebondissements avaient été intenses. Brillante, aimable, et les mêmes yeux verts de Céline, accompagnés d’un sourire éclatant.
Je m’avance, sourire aux lèvres. Elle me voit… puis tourne brusquement la tête vers la fenêtre. Figée, je continue vers l’arrière. Je reste là à fixer sa nuque, jusqu’à ce qu’elle descende à son arrêt.
Encore la même question : ai-je changé à ce point ?
J’en viens à croire que, malgré la force des liens tissés au travail, leur durée de vie reste souvent courte. Comme un chapitre qu’on ferme pour passer au suivant.
Il me reste pourtant une impression étrange. On ne peut attendre qu’une amitié traverse le temps, surtout dans une grande ville. Mais un simple bonjour, après toutes ces années côte à côte, me semblerait la moindre des choses. Peut-être suis-je devenue trop sensible, finalement.


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