un groupe de gens assis dans un cuticule de fonctionnaire. en arrière-plan, des collègues qui regardent à l'intérieur ou qui circulent.

Quatre panneaux de gris

Une adolescente laissée seule à la frontière pour rejoindre de la famille. Une jeune femme en pleurs, forcée par ses parents d’épouser un inconnu fortuné de son pays d’origine. Un professeur d’université qui hurle, excédé, parce que sa femme n’est toujours pas arrivée au Canada. Des aides familiales renouvelant leur permis de travail, les yeux tristes et le sourire oublié aux Philippines.

J’ai vu tout ça depuis mon cubicule à Immigration Canada, il y a longtemps, séparée de ces vies bouleversées par quelques panneaux de tissu gris ou beige, je ne sais plus.

Notre travail consistait à accueillir des visiteurs, des étudiants, des revendicateurs du statut de réfugié, des gens en processus de parrainage, des entrepreneurs. De nos cubicules, on entendait tout. C’était un capharnaüm de cultures, de parlures venues de très loin. Des histoires dont certaines étaient cousues de fil blanc, et des tristesses humaines brutales.

Des gens fuyaient dans l’espoir de ne pas mourir à cause de leurs opinions politiques, selon la Convention de Genève. D’autres avaient rencontré un charmant garçon ou une belle fille sur une plage et voulaient, désespérément, vouloir l’accueillir rapidement. Nous voyions des mariages arrangés de toutes pièces pour obtenir la résidence permanente. Des abus flagrants côtoyaient des situations réelles de détresse bouleversantes.

Mais il y avait aussi le quotidien. Mon voisin de cubicule qui m’adressait un « Bonjour, Marie ! » avec son sourire à la Rock Hudson. De l’autre côté du paravent, une collègue se chicanait constamment au téléphone avec sa mère en russe. Madame Jones couvrait son espace de photos de ses chats. Monsieur Marquis gardait ses cravates accrochées à sa patère pour les visites « importantes » : des entrepreneurs cherchant à investir et à s’établir ici.

Dans un coin, inévitablement, un interprète nous traduisait des bouts de vie de ces personnes qui déambulaient dans nos bureaux, bousculées par l’existence.

Le cubicule n’était pas que témoin de douleurs. Il y avait aussi des joies. Lorsque nous délivrions les documents de résidence permanente en soirée, les gens venaient les chercher, tout sourire. Je me souviens d’une famille mexicaine habillée de leurs plus beaux vêtements. Ils allaient ce soir-là au restaurant pour fêter l’arrivée de leurs certificats.

Le cubicule, c’est peut-être la pire invention pour la productivité, mais le mien était un laboratoire fascinant pour l’étude du comportement humain. Le meilleur comme le pire s’y côtoyaient, séparés par ces panneaux de tissu gris.

On parle beaucoup de chiffres sur l’immigration. Moi, je vois des visages. Et accueillir dignement, intégrer aisément, ça demande plus que de bonnes intentions.

(Photo : Gemini3)


Commentaires

Laisser un commentaire

En savoir plus sur Carnet du moment

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture